Rouage : n.m chacune des pièces d’un mécanisme.
Les travailleuses et les travailleurs sont-ils les rouages d’une société malade et obsolète ? Rouages est une série de témoignages de salariés et d’indépendants de différents secteurs : numérique, aviation, conseil… En trait d’union, une même perte de sens et le rejet du productivisme. Leur horizon : la quête d’un lendemain commun et soutenable.
Episode 5 : Les travaux publics (« TP » dans le texte), dialogue entre Pierre Meyer, Thomas Digard et Philippe Cozette. Pierre est étudiant à l’ENTPE et a participé à la tribune contre l’A69. Thomas est gérant d’Ouvrages et Patrimoine et dans le collectif La Voie Est Libre. Philippe est chef de service dans un des grands groupes du secteur. La dialogue date de Février 2024 et est animé par Bruno Jougla des ateliers Icare, dans le cadre de l’atelier « Travaux Publics soutenables » de l’association.
Bruno : pourrait on commencer la discussion en rappelant la situation du secteur et ce que l’on pourrait entendre par « des TP soutenables » ?
Pierre : en revenant au terme de travaux précisément « publics », je dirais qu’un projet de TP est soutenable lorsqu’il répond à un besoin réel de société. Il doit aussi amener un plus-value tant écologique que sociale en prenant en compte l’ensemble de ses impacts (pollution de l’air générée, artificialisation des sols, consommation de ressources, perte de biodiversité…).
Philippe : oui c’est revenir à la racine de la notion d’utilité publique.
Thomas : ce besoin d’un projet, il doit être interrogé en considérant deux éléments essentiels. Premièrement, le fait que les enjeux de transition actuels ne sont pas le mêmes qu’il y a 20 ou 30 ans. Et deuxièmement, celui que notre pays est déjà bien loti en terme d’infrastructures.
Bruno : si l’on prend l’exemple assez médiatisé de l’A69, est-ce que vous en parlez avec les collègues au travail ? Ou le sujet est plutôt « évité » ?
Philippe : le sujet est bien sûr sensible. Les entreprises qui travaillent sur l’échangeur A680 évitent de communiquer sur le fait qu’il va servir à raccorder l’A69, c’est mauvais pour l’image ! Et les collègues qui travaillent sur ce projet ne le font pas tous de gaité de cœur. Mais l’A69 est un cas très médiatique. Plus globalement, les enjeux écologiques des différents chantiers sont encore faiblement considérés par les travailleurs et passent dans tous les cas après la volonté d’honorer la commande publique.

Bruno : et au niveau de ton école, Pierre, quelle est la suite de la tribune contre l’A69 qui avait reçu 400 signatures ?
Pierre : la tribune a permis de donner de la visibilité au sujet : par exemple certains étudiants vont maintenant regarder, avant de postuler à un bureau d’études, quels types de projets y sont traités. En introduction de son cours, un professeur a parlé de la tribune en indiquant qu’il était « intéressant de savoir comment construire une route pour pouvoir mieux la critiquer après ». Chouette donc qu’on en parle ! Mais malheureusement le nombre d’étudiants vraiment sensibles est encore très limité : peut-être moins de 5%. La tribune n’a pas fait émerger un collectif ou une initiative étudiante militante pérenne qui pourraient avoir un réel impact sur le programme de l’école ou les entreprises invitées au forum annuel.
Bruno : alors quelles sont les pistes pour aller plus loin pour faire bouger l’école ?
Pierre : avec des représentants d’étudiants on va travailler pour que le forum d’entreprise inclue des structures alternatives, proposant des matériaux moins polluants, souvent plus petites par rapport aux gros bureaux d’étude traditionnels. On aimerait aussi créer une charte éthique pour l’école, qui devrait être respectée par les entreprises participant au forum. Cette charte ne serait pas pour éviter le greenwashing des forums actuel mais veillerait aussi, par exemple, à ce que l’entreprise ne soit pas impliquées dans des affaires de corruption ou de travail forcé, au Qatar ou ailleurs !
Bruno : plus globalement au niveau du secteur, la FNTP a sorti une feuille de route pour décarboner le secteur. Elle demande un investissement d’une trentaine de milliards d’Euros par an pour investir dans la mobilité électrique (trams, métros, électrification des réseaux routiers), ainsi que dans la rénovation des infrastructures vieillissantes. Qu’en pensez-vous ?
Thomas : la FNTP fonctionne essentiellement avec les marchés publics donc n’est pas neutre dans ses recommandations. Elle est sur une logique de développement bien loin de la notion de besoin que nous avons indiquée précédemment. Est-ce que la 3e ligne de Toulouse est durable si c’est pour faire 27km de tunnels en béton ?
Pierre : exactement, et ce type de projets (comme aussi le Grand Paris Express) participent à la métropolisation de notre territoire, qui rallonge la distance domicile travail et l’étalement urbain. La mobilité urbaine électrique est en concurrence directe avec le vélo, bien moins polluant.
Bruno : je comprends que la décarbonation du secteur vous apparait comme une fausse bonne idée.
Pierre : cela me fait un peu penser au concept de l’avion vert poussé par les grands groupes de l’aéronautique, cela n’évitera pas la nécessité de baisser le niveau du trafic aérien pour que le secteur redevienne soutenable. Ce sont les lois de la physique qui imposent à chaque secteur de baisser leur empreinte écologique, et on peut imaginer un secteur des TP qui joue la carte de sobriété au maximum et qui se concentre par exemple sur l’entretien et la rénovation, mais évite au maximum le développement de nouveaux projets.
Philippe : j’ajouterais qu’il est essentiel ne pas penser uniquement « décarbonation ». C’est dans l’ensemble des limites planétaires que nous devons revenir ce qui comprends de très forts enjeux sur l’artificialisation de sols, la biodiversité, et l’utilisation de ressources critiques comme l’eau et le sable par exemple.
Thomas : un autre exemple est la LGV Bordeaux-Toulouse. Le projet est plébiscité parce que c’est du train, mais on se retrouve à construire une ligne LGV, artificialisant 4800 Hectares de sols, en parallèle d’une ligne qui fonctionne très bien aujourd’hui ; pour gagner du temps. Le gain de temps est dans notre société un paramètre de valeur qui justifie des projets destructeurs et pour le cas de la LGV un investissement de 14 milliards d’Euros dont nos services publics auraient bien besoin. De plus en plus de monde interroge cet imaginaire d’un autre temps et aspirent à enfin…ralentir.
Le gain de temps est dans notre société un paramètre de valeur qui justifie des projets destructeurs
Philippe : le gain de temps est aussi une notion très inégalitaire. Quand un train plus rapide est mis en place, ou une nouvelle autoroute, l’investissement initial est tel que le billet de train ou le ticket de péage est assez élevé. En résultat, ce sont les plus riches d’entre nous qui pourront en bénéficier et auront les moyens d’aller plus vite que les autres. Pourtant, l’argent public investi est censé profiter à tous.
Bruno : quelles sont les bonnes alternatives au final ?
Philippe : Moins de grands projets pour les métropoles, ainsi que ralentir, c’est repenser en profondeur l’aménagement de notre territoire et sa centralisation. C’est réduire la distance à parcourir pour voir ses proches ou aller travaille. En effet beaucoup d’entre nous vivent loin de leur région de naissance, au lieu de créer des trains ou des routes pour réduire les temps de trajet on pourrait faire en sorte de limiter l’éclatement familial pour les générations futures.
Bruno : la FNTP recense 320000 emplois dans le secteur. Le gouvernement a annoncé l’arret de certains grands projets autoroutiers, a un autre moment aussi la « fin de l’abondance », cela présente-t-il un risque sur l’emploi ?
Philippe : Tout dépend des choix politiques à venir, avec la feuille de route actuelle le développement du nucléaire et du réseau ferroviaire vont « compenser » les pertes d’emplois qui existent actuellement dans la construction de routes.
Bruno : A-t-on un impact sur les types de métiers ?
Philippe : En bureau d’étude je pense qu’on est beaucoup plus souple, moi je passe déjà sur des projets de bâtiment, de génie civil ou de routes très vite. Pour les ouvriers, il y a quelques spécificités et de l’adaptation à prévoir mais couler du béton pour un pont ou pour une centrale nucléaire garde les mêmes principes. C’est plutôt le jour où l’on sort du « tout béton » qu’il faudra former les équipes !
Bruno : Si l’on considère que la feuille de route actuelle contribue au dépassement des limites planétaires, comme Pierre et Thomas ont évoqué il faudrait rendre le secteur plus sobre. Dans ce cas aurait on un risque plus grand sur l’emploi ?
Philippe : Plus de sobriété dans les projets demanderait davantage de reconversions pour les travailleurs du secteur. A titre personnel le sujet fait son chemin chez certains, et je ne me vois pas par exemple travailler à la construction de nouveaux EPR avec tout le risque que fait peser cette technologie sur les générations futures. L’intérêt serait de passer de réflexions individuelles à collectives sur ce sujet de reconversion.
Moins de grands projets pour les métropoles, ainsi que ralentir, c’est repenser en profondeur l’aménagement de notre territoire et sa centralisation.
Thomas : Avec aussi un changement d’approche à proposer. La reconversion est souvent vue comme un fait subi et un échec. Alors que si elle est bien accompagnée, elle offre l’opportunité d’apprendre dans un nouveau contexte, de rencontrer des nouveaux collègues, avec des projets parfois passionnants et qui ont du sens. Elle casse la routine qui a pu s’installer après des décennies dans un même secteur. Bref voyons la reconversion comme un événement de la vie qui peut être heureux !
Philippe : tous ces sujets doivent-être portés par les syndicats.
Bruno : qu’entends-tu par-là ?
Philippe : je veux dire que les travailleurs de manière isolée ne pèsent rien par rapport au pouvoir des directions et des actionnaires de grands groupes comme Eiffage, Bouygues ou Vinci. Il faudrait que les syndicats s’emparent de ce type de sujets et exigent à penser limites planétaires et diversification. Cela implique de renforcer les organisations syndicales en entreprise et de donc, déjà, de se syndiquer.
Bruno : pourrait-on imaginer des mouvements de grève liés aux enjeux de limites planétaires ? des conducteurs de travaux qui disent « ce chantier n’est pas pour moi, ça pollue trop » ?

Philippe : je pense qu’on en est loin, mais ça serait un phénomène très intéressant qui changerait le rapport de force en place. Les syndicats sont concentrés sur les conventions de travail et le maintien du pouvoir d’achat.
Bruno : en est-on si loin ? J’ai entendu que la CGT et Solidaires s’opposaient à l’A69 ?
Philippe : je crois que tu parles de la CGT au niveau national en effet et également de le CGT du groupe Pierre Fabre. Mais que dis la CGT NGE de l’A69 ? Que dit la CGT Vinci Construction de l’A680 ? Quelles positions tiennent la CFDT ou FO ? D’une manière générale, les syndicats voient encore le productivisme et les nouveaux projets comme positifs pour l’emploi et les salaires.
Bruno : je comprends que tout ceci mérite donc une réflexion de fond par toutes les parties prenantes (incluant les citoyens et les travailleurs), en amont de la définition d’une feuille de route pour le secteur et avant chaque chantier.
D’une manière générale, les syndicats voient encore le productivisme et les nouveaux projets comme positifs pour l’emploi et les salaires.
Philippe : exactement, en revoyant aussi les notions d’enquête publique et de déclaration d’utilité publique pour sortir des simulacres de démocratie actuels en prenant l’avis des citoyens sur des décisions qui ont déjà été prises au plus haut niveau.
Bruno : un vrai débat public, des projets qui répondent à un besoin de société qui respecte les limites planétaires, les enjeux de l’engagement syndical et des reconversions accompagnées, collectives et joyeuses, et un nouveau rapport au temps…je crois qu’on tient là le vrai chantier des TP. Merci à vous trois !
Rouages est une série d’articles coordonnée par Les ateliers ICARE, association militante de salariés voulant réconcilier travail et écologie. Le productivisme, ça te parle ? Tu travailles dans la publicité ? Tu es technicien forestier ? Professeur d’économie ? Propose-nous le prochain article de Rouages via ateliersicare@ecomail.fr.
