ROUAGES – EP6 : LA CHAÎNE D’APPROVISIONNEMENT

Rouage : n.m chacune des pièces d’un mécanisme.

Les travailleuses et les travailleurs sont-ils les rouages d’une société malade et obsolète ? Rouages est une série de témoignages de salariés et d’indépendants de différents secteurs : numérique, aviation, conseil… En trait d’union, une même perte de sens et le rejet du productivisme. Leur horizon : la quête d’un lendemain commun et soutenable.


Episode 6 : « Acheter, c’est voter : le libre arbitre face à la société de consommation ». Karine a travaillé de nombreuses années dans le domaine de la chaîne d’approvisionnement. Cette expérience au sein d’un importateur de meubles lui a fait prendre conscience que le modèle économique basé sur le “ toujours plus ” avait atteint ses limites et n’était pas aligné avec ses valeurs personnelles.

Le modèle économique linéaire – extraction – production – consommation – déchet – montre chaque jour ses limites. Mon expérience personnelle comme employée du secteur industriel, notamment dans le domaine de la logistique et la chaine d’approvisionnement, est à l’origine d’une prise de conscience brutale : au travers de mon activité professionnelle, je contribuais activement à la création de déchets à grande échelle. Cela a été particulièrement frappant lorsque j’ai occupé un poste de coordinatrice logistique pour une entreprise québécoise importatrice de meubles fabriqués en Asie, vendus sur des plateformes comme Amazon, Walmart ou Costco. Cette expérience m’a fait prendre conscience que les entreprises doivent changer en profondeur leurs modèles d’affaire pour développer des biens véritablement durables, et qu’en tant que consommateur, nous avons aussi un rôle à jouer.

La chaîne d’approvisionnement : du fournisseur au consommateur

En tant que coordinatrice logistique, j’étais chargée de passer les commandes auprès des fournisseurs en fonction des stocks et des prévisions de vente, de gérer l’import maritime en containers 40’, puis d’organiser la livraison finale au consommateur. Les contraintes de livraison de tels objets sont énormes. On parle ici d’objets volumineux, qui ne sont pas livrables par les services express tels Fedex ou UPS. Par exemple, des canapés trois places accompagnés de deux fauteuils inclinables, ou encore des ensembles de chambre à coucher comprenant un lit, deux tables de chevet, une commode avec six tiroirs et un miroir sur pied. Pour un service complet « clé en main » au client final, la livraison incluait le déballage et le montage des meubles chez le consommateur par une équipe de deux personnes.

Free container ships and port par National Oceanic and Atmospheric Administration sous licence CC-CC0 1.0

Une partie de ces meubles était déjà invendable à la sortie du container. Certains emballages avaient été brisés lors du chargement ou pendant le transport. Parfois, c’était carrément la qualité qui faisait défaut. Une fois inspectés, certains produits se révélaient tout simplement non-conformes au cahier des charges. Ces objets, rebus d’un modèle de production tourné vers la quantité plutôt que la qualité, venaient alors s’accumuler dans un entrepôt, une sorte de « cimetière des meubles ».

Mais ce n’est pas tout. Certains meubles, qui avaient déjà parcouru la moitié de la planète depuis leur lieu de fabrication jusqu’à leur livraison finale, étaient refusés par le client. Parfois, c’était dû à une erreur lors de la préparation de la commande, mais le plus souvent, c’était à la suite de l’insatisfaction du client. Une fois déballés et montés, le client se rendait compte qu’il n’aimait plus la couleur ou le style. Il n’avait alors qu’un courriel à envoyer pour demander le retour et le remboursement de sa commande. Mon rôle était alors d’organiser le transport retour de cette marchandise dans les plus brefs délais. Ces retours ajoutaient des trajets supplémentaires, des opérations de stockage, et d’autre contraintes logistiques pour récupérer cette marchandise qui viendrait grossir une montagne de produits pas forcément défectueux, mais invendables comme neuf.

Ces objets, rebus d’un modèle de production tourné vers la quantité plutôt que la qualité, venaient alors s’accumuler dans un entrepôt, une sorte de « cimetière des meubles ».

En effet, que faire de cette marchandise qui a été déballée, montée, puis démontée, transportée, entreposée ? Pour limiter les pertes et essayer de récupérer minimalement les coûts de fabrication et de transport, elle était revendue en lots à des liquidateurs. Ainsi, les rebus des uns deviennent la matière première des autres, donnant l’illusion d’une création de valeur, mais ne faisant en fait qu’allonger la chaine d’approvisionnement en rajoutant des intermédiaires.

Les piliers de la logistique : qualité, coût, délais

La logistique consiste à optimiser les flux physiques et d’information pour livrer un produit répondant à des critères de qualité, au meilleur coût, dans les meilleurs délais. Les principes d’amélioration continue, comme le kaizen, ont permis de développer des processus Lean qui réduisent le gaspillage et augmentent la productivité à chaque niveau de la chaîne d’approvisionnement. Cependant, ces méthodes restent adaptées à un système linéaire. L’exemple des meubles brisés entreposés illustre bien l’urgence de repenser nos modèles économiques. Que faire de ces marchandises obsolètes ou inutilisables ? Les options actuelles ne font que retarder l’inévitable : elles finiront à la décharge. Les contraintes posées par les retours ou les invendus ne semblent pas être une priorité pour les producteurs ou les distributeurs. Tant que ces entreprises n’auront pas développé un modèle circulaire incluant des filières de récupération viable, elles ne feront que repousser le problème.  

Aujourd’hui, la qualité recherchée est souvent une « qualité acceptable » plutôt que durable. Les coûts ne tiennent pas compte des impacts environnementaux ou sociétaux, uniquement de ce qui est facturé au client. Quant aux délais, ils répondent davantage à des exigences commerciales qu’à une logique responsable. Pourtant, en repensant nos modes de consommation et de production, il serait possible de dissocier la croissance économique de l’épuisement des ressources et de l’impact sur l’environnement. Donner une nouvelle vie aux ressources, prolonger la durée de vie des objets, réutiliser des produits… Des solutions alternatives existent, mais elles nécessitent un tel changement de paradigme, que les producteurs et distributeurs retardent le moment de les mettre en place. Quelle est alors la place du consommateur, ultime maillon de cette chaîne ?

Le consommateur est-il le Roi ou un acteur responsable ?

Lorsque nous faisons nos achats sur Internet, nous ignorons tout de la chaîne d’approvisionnement et des efforts immenses qui sont déployés par ces distributeurs pour satisfaire des consommateurs pressés et exigeants.  Ces compagnies nous poussent des modèles de consommation qui alimentent le « toujours plus, immédiatement, sans effort, et pas cher ». La livraison en 1 jour est devenue la norme. Des services comme Same-Day delivery ou Evening Express d’Amazon garantissent même une livraison le jour même pour toute commande passée avant une certaine heure. Ceci représente une prouesse logistique rendue possible par un système très sophistiqué. Un compte à rebours qui défile sur l’écran augmente la sensation d’urgence, poussant à l’achat. La fonction Acheter maintenant supprime l’étape de la confirmation de commande, n’offrant plus aucun moment de réflexion avant de poursuivre un achat. Changer d’avis est tout aussi facile et sans aucune conséquence. C’est gratuit, et ça ne prend qu’un clic.

Il est légitime d’offrir aux consommateurs des garantis et des protections par rapport à leurs achats, surtout sur Internet. En tant que consommatrice, je m’attends à ce que ces compagnies fassent le maximum pour satisfaire leurs clients. Cependant, j’ai pris conscience à la suite de cette expérience professionnelle que cette commodité nous déresponsabilise, et que sans le savoir, nous alimentons ce système absurde. Si nous étions conscients de l’énergie et des ressources consommées par la fabrication d’un bien de consommation, de l’extraction de la matière première jusqu’à la fin de sa vie utile dans une décharge, notre comportement d’achat serait-il différent ? Je le crois fortement. Je pense que plus de transparence sur les implications de nos achats permettrait d’élargir la conscience des consommateurs et de leur donner plus de pouvoir.

Je pense que plus de transparence sur les implications de nos achats permettrait d’élargir la conscience des consommateurs et de leur donner plus de pouvoir

On dit qu’acheter, c’est voter. Au travers de nos décisions d’achat, nous manifestons notre soutien à une compagnie plutôt qu’à une autre. Pour prendre des décisions éclairées, nous devons avoir toutes les cartes en main et exercer notre libre arbitre. Le libre arbitre est la faculté de se déterminer sans autre cause que la volonté, hors de toute sollicitation : hors de la pression du marketing et de la publicité ou des promesses d’un monde meilleur facilité par des entreprises privées dont les bénéfices annuels sont en constante augmentation. J’étais en pleine réflexion par rapport à mon rôle et à mon épanouissement dans cette entreprise lorsque j’ai été licenciée pour raisons économiques. Ceci a été l’occasion de pour moi de prendre du recul et de m’interroger sur mes valeurs et mes ambitions. Dans un monde idéal, l’équilibre entre l’offre et la demande s’ajusterait de manière organique, en évitant la surproduction et les rebus. Chaque produit serait conçu pour répondre à un besoin réel, avec une durabilité et une seconde vie en ligne de mire. La chaîne d’approvisionnement ne serait plus une ligne droite qui aboutit à la décharge, mais un cercle vertueux où chaque ressource trouverait sa place et son utilité, encore et encore. Le modèle économique actuel repose sur des fondations qui ne peuvent plus tenir face aux défis environnementaux et sociétaux de notre époque. Nous, en tant qu’acheteurs, avons un pouvoir immense qu’il nous appartient de mettre au profit de nos valeurs.

Rouages est une série d’articles coordonnée par Les ateliers ICARE, association militante de salariés voulant réconcilier travail et écologie. Le productivisme, ça te parle ? Tu travailles dans la publicité ? Tu es technicien forestier ? Professeur d’économie ? Propose-nous le prochain article de Rouages via ateliersicare@ecomail.fr.

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