ROUAGES – EP3 : LES DÉCHETS

Rouage : n.m chacune des pièces d’un mécanisme.

Les travailleuses et les travailleurs sont-ils les rouages d’une société malade et obsolète ? Rouages est une série de témoignages de salariés et d’indépendants de différents secteurs : numérique, aviation, conseil… En trait d’union, une même perte de sens et le rejet du productivisme. Leur horizon : la quête d’un lendemain commun et soutenable.


Episode 3 : DANS L’ANUS DU MONSTRE, UNE PLONGÉE DANS LE MONDE MERVEILLEUX DES DÉCHETS.
Par Julien, salarié d’un groupe opérant dans le secteur des déchets. Ceci n’est pas mon vrai prénom. J’ai choisi l’anonymat car j’ai conscience que le contenu de l’article est très loin de la ligne de communication de mon entreprise et de mon secteur d’activité
.

« Décrivez votre métier en deux mots. » Ce matin-là, sur mon écran s’affichait ce banal formulaire, censé permettre à des stagiaires de 3e de trouver des affinités avec leur futur maître de stage. Je ne sais pourquoi, je pris la question au pied de la lettre. En deux mots, vraiment ? Cet exercice me plongea soudainement dans un abîme de perplexité teinté d’angoisse. Si j’étais agriculteur, me dis-je, je mettrais « Je cultive ». Si j’étais écrivain, je mettrais « J’écris ». Le seul verbe d’action qui finit par me venir, je ne pouvais pas l’écrire. « Je greenwashe ? »
La concision force la sincérité. C’est à ce moment-là que j’ai compris que je devais changer de job.


Au cours des années 2000, fraîchement diplômé, j’ai rejoint le secteur des déchets pour faire quelque chose d’utile au plus grand nombre − en réaction certainement à mes stages dans la recherche où je peinais à identifier à quoi mon travail allait réellement contribuer. Les déchets, ça, c’était du concret. Convaincu alors que c’était sur le « terrain » que je trouverais le complément indispensable à ma formation d’ingénieur par trop théorique, je me retrouvai rapidement, casque blanc sur la tête, responsable d’un centre de tri. Conditions de travail difficiles, marges inexistantes et budgets faméliques, équipes peu engagées, adjoints alcooliques et retors, vols, fraudes… rien ne réussissait à entamer ma motivation, alimentée par l’énergie de ma jeunesse. Et surtout, par le sens de la mission : valoriser les déchets.
Encore incapable de prendre du recul, tout ce que je vivais me semblait « normal », sur le mode « on ne fait pas d’omelette sans casser des œufs ». Les accidents de travail étaient bien trop nombreux. C’est malheureusement le cas pour le domaine des déchets dans son ensemble. Ces accidents étaient pour certains dus à tous les objets bizarres et dangereux présents dans les déchets, mais plutôt en général à la mauvaise conception et la vétusté des installations, ainsi qu’au peu de considération pour les travailleurs, insuffisamment formés et écoutés. Certaines entreprises du secteur ont une politique sécurité notoirement désastreuse. J’ai en tête deux exemples de directeurs généraux d’entreprises concurrentes débarquant comme des cow-boys sur mon site, en refusant ostensiblement de porter le moindre équipement de protection obligatoire. L’un d’eux gara même sa berline rutilante aux vitres fumées au beau milieu de la zone de déchargement des déchets. Il maintenait par ailleurs scrupuleusement les effectifs des sociétés de son groupe sous les seuils qui l’auraient obligé à y mettre en place un CHSCT. Une telle ligne de conduite constitue un message on ne peut plus clair envers les salariés − un message, très concrètement, mortel.


Socialement, c’était des pratiques managériales « à l’ancienne », où le dialogue social n’est souvent qu’un jeu de dupes. Au mieux, la direction, inflexible, écoute poliment sans laisser aucune prise. Au pire, les représentants sont carrément cooptés par la direction, étouffant ainsi toute opposition. Et à ce jeu-là, il n’y a que les syndicats les plus extrêmes qui tirent parfois leur épingle du jeu. J’ai moi-même alors pris le pli d’une certaine violence managériale que tout le système m’autorisait à justifier, voire encourageait.
Commercialement, j’ai été confronté à des pratiques carrément frauduleuses. La presse se fait régulièrement l’écho de problèmes judiciaires d’entreprises du secteur, multinationales comme PME. L’une des dernières affaires en date concerne le PDG du groupe Paprec, mis en examen pour corruption. Il est pour le moment toujours privé du droit de diriger ses activités françaises. Néanmoins, je peux raconter que j’ai personnellement assisté à une réunion où, devant ma hiérarchie, le PDG d’une entreprise de collecte de déchets concurrente, se réjouissant de rencontrer des personnes haut placées chez nous, suggérait qu’on allait enfin pouvoir « être intelligents » − traduisez, se répartir les marchés. Je n’ai pas eu connaissance des suites données à cette proposition.
Que les plus lucides et les plus cyniques rient de ma naïveté. Bah oui, mon grand, la corruption, ça fait encore partie du jeu, les entreprises privilégient souvent l’économie à la sécurité, et le management, c’est parfois rugueux, surtout en exploitation. Mais enfin, bon an mal an, les choses roulent, non ? Il ne s’agirait pas de condamner tout le troupeau pour quelques brebis galeuses, quand même ? C’est juste, tout n’est pas tout noir non plus. Mon entreprise, sur les aspects sociaux et sur la sécurité, est indéniablement en avance sur la moyenne.
Mais aujourd’hui, je me lasse de travailler pour un borgne au pays des aveugles.

Mon entreprise, sur les aspects sociaux et sur la sécurité, est indéniablement en avance sur la moyenne.
Mais aujourd’hui, je me lasse de travailler pour un borgne au pays des aveugles.


J’ai depuis quitté l’exploitation. Je suis maintenant affecté au siège de l’entreprise, bien loin de toute cette vie bouillonnante du terrain qui m’était si chère et m’a tant appris. De là-haut, en revanche, la vue est plus dégagée et l’on a une meilleure vision d’ensemble. Mais le tableau n’est pas pour autant plus reluisant. Car avec cette focale, si l’on ne voit plus les grains de sable dans les rouages, c’est la finalité de la machine toute entière qui se dégage.
Vous remarquerez que je n’ai pas évoqué « l’environnement » jusqu’ici. Travailler dans les déchets, c’est travailler pour l’environnement, et donc c’est forcément écolo, non ? C’est ce que beaucoup de gens se racontent dans le milieu − afin, me semble-t-il, de couper court à toute réflexion sérieuse sur la question, histoire d’inhiber un peu leurs accès de dissonance cognitive. C’est aussi ce que se disent beaucoup des jeunes sensibilisés aux enjeux environnementaux que je vois passer chez nous − avant de déchanter. Certes, nous dépolluons nos clients, ce qui est mieux que s’ils rejetaient tous leurs polluants directement dans la nature. Certes, nous recyclons, ce qui est mieux que si la matière partait en incinération, en enfouissement, ou sur un tas, au bout d’un chemin forestier.
Mais se comparer aux pires des scénarios est un peu facile. Prenons du recul et regardons les choses en face. Quel est le véritable rôle social du secteur des déchets ? Quel est le système plus large auquel il contribue, et à quel titre ? Les clients du secteur des déchets, c’est absolument tout le monde − enfin, ceux qui peuvent payer, bien sûr. Pas d’autre filtre à l’entrée. Il nous arrive de composter les déchets d’une ferme biologique, comme il nous arrive de traiter les pires pollutions des pires pollueurs. Nous sommes entièrement pris dans le système économique mondialisé tel qu’il est : profondément mortifère. Nous en sommes complices de fait. Quant à la place que nous y tenons, permettez moi une métaphore : si l’industrie extractive était la bouche du monstre, si la production d’énergie était son ventre, si l’industrie manufacturière était ses bras, si les transports étaient ses jambes, eh bien nous en serions le foie, les reins et le côlon. L’anus du monstre, ça fait tout de suite moins chic que «partenaire de confiance pour l’économie circulaire » ou « champion de la transformation écologique », non ?

Vu de l’extérieur, les grandes entreprises du secteur affichent des promesses de lendemains qui chantent : « Contribuer au progrès humain », « Ambitions pour un Nouveau Monde »… Mais vu de l’intérieur, c’est la bonne vieille logique financière qui continue à primer. Dans le meilleur des cas, un peu d’attention est portée, lors des comités d’investissement, aux indicateurs non financiers des projets − surtout les émissions de gaz à effet de serre, à vrai dire. En fait, il s’agit simplement de minimiser les risques. On le fait parce qu’on se sent obligé de le faire. Sinon, le paradigme dans lequel les entreprises du secteur s’inscrivent est le techno-solutionnisme le plus banal. On propose des « solutions » presque exclusivement techniques à des enjeux qui dépassent pourtant largement la technique. Pire, ces pseudo-solutions ne font généralement que déplacer, voire parfois aggraver les problèmes. Par exemple, pour limiter le recours à l’enfouissement, source de nuisances et facteur d’artificialisation des sols, on a développé l’incinération − qui à son tour a été décriée pour la pollution de l’air et de l’eau qu’elle générait. Les principaux polluants sont aujourd’hui filtrés − mais pas le CO2, ce qui est une grosse épine dans le pied de ces entreprises, sommées de se décarboner. Qu’à cela ne tienne, la capture du carbone va tout résoudre ! Et nous trouverons bien encore une « solution » pour traiter les « externalités » que cela générera… Une vraie pyramide de Ponzi technologique.
En parallèle, le recyclage s’est développé, et s’est vite mondialisé, transformant certaines régions du monde en poubelles géantes. En effet, la tentation est grande pour certains acteurs peu scrupuleux d’utiliser l’étiquette vertueuse du recyclage pour faire passer clandestinement toujours plus de déchets non recyclables (de simples « erreurs de tri », bien sûr) mélangés aux déchets recyclables. En 2017, pour sauvegarder son environnement et ses travailleurs, la Chine, alors le plus gros importateur, et de loin, a ainsi stoppé net les importations de matières soi-disant recyclables (carton, plastiques), mais contenant en réalité jusqu’à plusieurs dizaines de % de matières impropres. Cela a durablement déstabilisé le marché. Les exportateurs ont tenté de se déporter vers d’autres pays d’Asie du Sud-Est, encore plus pauvres et vulnérables − sans totalement y parvenir, ces derniers ayant fait de la résistance.
Pour exacerber cette course en avant technologique et commerciale, le modèle économique, où globalement le chiffre d’affaires est proportionnel aux quantités de déchets traitées, n’incite pas du tout à la sobriété. La réglementation européenne, l’une des plus avancées sur le sujet, a instauré une « hiérarchie de traitement des déchets » privilégiant, dans l’ordre, la prévention, le réemploi, la réutilisation ; seulement ensuite, le recyclage, la valorisation énergétique ; et enfin les solutions ultimes comme l’enfouissement. Pourtant, presque toutes les entreprises du secteur se concentrent sur les solutions de plus bas niveau. Le recyclage, nous le présentons comme une panacée, alors que, quand on envisage le recyclage, c’est qu’on a déjà perdu. Nous pouvons bien nous donner bonne conscience en nous disant qu’il n’y a que peu de demande pour les solutions de plus haut niveau. Or la réalité, c’est qu’il y aurait beaucoup à faire. Cela nécessiterait d’innover pour de vrai − de prendre des risques. Mais tout nous incite à ne prendre aucun risque, et à nous concentrer sur le déploiement de nos pseudo-solutions à la lucrativité éprouvée. Nous préférons maintenir l’illusion que nous réussirons à circulariser l’économie sans en réduire le volume ni en changer les règles, juste par la technologie. Or la « circularité » de l’économie est ridiculement faible. De surcroît, malgré ce qu’on pourrait penser, elle est en baisse année après année, comme si, plus la technologie se développait, plus nous gaspillions les ressources. Quant aux volumes de déchets, les entreprises du secteur n’ont pas de soucis à se faire car, sauf changement radical, ils devraient augmenter de 70 % d’ici 2050.


Nos pseudo-solutions sont ainsi des réponses à peine défendables à des problèmes mal posés. Il y a deux siècles, il n’y avait presque pas de déchets, pourtant cela n’empêchait pas de satisfaire les besoins primaires de la plupart des gens. Dans la nature, la notion même de déchet n’existe pas, il n’y a que des cycles de matières qui s’imbriquent harmonieusement. La gestion des déchets n’est donc pas un besoin essentiel, comme nous le présentons souvent. C’est plutôt que la production de déchets est consubstantielle au fonctionnement de l’économie de marché mondialisée, conçue pour générer de la valeur économique à partir de la surexploitation des ressources et de la génération de pollutions. Nous nous comportons comme des infirmières de guerre qui, dépendant de la guerre pour exister, tenteraient de faire passer leur activité comme une solution à la guerre − alors que la seule vraie solution, c’est la paix.

Le recyclage, nous le présentons comme une panacée, alors que, quand on envisage le recyclage, c’est qu’on a déjà perdu.

Ainsi, dans le secteur des déchets, la seule perspective de progrès digne de ce nom est la disparition pure et simple du déchet, à la source. Évidemment, cela ne sera possible que si nous, les économies de destruction massive, réussissons à nous désintoxiquer de nos addictions au superflu. Si nous avons l’humilité d’apprendre de tant de communautés humaines invisibilisées et méprisées comment vivre sans tout saccager − et sans déchets. Si nous parvenons un jour à retrouver le sens du mot « essentiel ».

Rouages est une série d’articles coordonnée par les ateliers ICARE, association militante de salariés voulant réconcilier travail et écologie. Le productivisme, ça te parle ? Tu travailles dans la publicité ? Tu es technicien forestier ? Professeur d’économie ? Propose nous le prochain article de Rouages via ateliersicare@ecomail.fr